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Le Shiatsu au féminin vu par Fanny Roque, présidente de la FFST

Pour la première fois, une femme a été élue présidente de la Fédération Française de Shiatsu Traditionnel. Nous l’avons interrogée pour connaître son parcours, sa vision du Shiatsu, comment elle perçoit la place des femmes dans ce milieu, et plus généralement dans le monde.

Propos recueillis par Barbara Aubry.

Comment as-tu rencontré le Shiatsu et comment s’est-il inscrit dans ton parcours professionnel ?

Une collègue qui avait fait la formation shiatsu d’Hiroshi Iwaoka m’a proposé une séance. J’ai testé et j’ai adoré !

A l’origine, je me suis formée à l’histoire et à l’ethnologie avant de devenir enseignante dans l’éducation nationale. J’ai ensuite commencé une formation shiatsu au centre aquitain de zen shiatsu et j’ai continué mes explorations shiatsuesques avec W. Rappenecker, Masanori Okamoto, Cliff Andrews… 

15 années de danse classique à haut niveau m’ont permis d’intégrer les techniques shiatsu en détail, en repérant le mouvement général du corps mais aussi l’angle d’inclinaison d’un poignet, en étant attentive à l’alchimie entre le donneur et le receveur, comme un pas de deux.

Les enseignements de Suzanne Yates et de Carola Beresford Cooke ont été déterminants dans le façonnement de ma pratique du shiatsu. C’est grâce à elles que j’ai développé une écoute fine des méridiens et que je me suis plongée dans les travaux de Pauline Sasaki.

En danse, puis en tant qu’enseignante, j’ai toujours eu beaucoup de plaisir à transmettre, et il y a quelques années, j’ai eu l’opportunité de reprendre une école de shiatsu à Paris. Un proverbe yogique dit que si on veut maîtriser un domaine il faut l’enseigner.

As-tu développé des spécialités dans ta pratique ?

La majorité de ma pratique professionnelle reste le shiatsu, je reçois à mon cabinet dans la région de Bordeaux. Je me suis spécialisée dans les cycles menstruels et la cancérologie. Ces allers-retours entre théorie et pratique, enseignement et expérience clinique sont pour moi essentiels et s’enrichissent mutuellement.

En 2019, j’ai réalisé une étude avec l’université de Bordeaux sur le Shiatsu et le SPM (Syndrome PréMenstruel) et je donne maintenant des formations post-graduate sur le shiatsu et les pathologies des cycles menstruels : endométriose, SOPK (Syndrome des Ovaires PolyKystiques), TDPM (Trouble Dysphorique PréMenstruel)… (1) avec une kinésithérapeute spécialisée en périnéologie.

J’interviens depuis plusieurs années en shiatsu à la Ligue contre le cancer, et j’ai pu présenter les bienfaits du shiatsu dans ce domaine lors de conférences auprès de professionnels de santé. 

Mon expérience clinique me permet de passer le relais sur ces techniques si efficaces dans le parcours cancérologie. J’ouvre donc un stage sur le shiatsu cancer fin 2022 dans la région bordelaise. 

Tout récemment, j’ai été élue présidente de la FFST, la première fédération française de shiatsu, métier majoritairement féminin, à avoir choisi une femme à sa tête. J’ai été très touchée de nombreux messages d’adhérent.es de toutes fédérations confondues qui m’ont dit : enfin une femme !

C’est un travail qui ne peut se faire qu’en équipe, et nous souhaitons vivement accueillir de nouvelles personnes motivées et efficaces pour nous aider à faire rayonner le shiatsu. Avis aux amateur.ices !

Comment perçois-tu le changement du rôle des femmes ces dernières années ? 

De la même façon qu’on a « découvert » l’Amérique (alors qu’elle était déjà bien là avant 1492), on peut dire qu’on a « découvert » la notion de genre il y a une quarantaine d’années. 

Je ne dirais pas que les rôles ont changé (pour le moment) mais que la prise de conscience se fait. Quand je relis des livres que j’adorais plus jeune, je suis effarée des propos sexistes que je n’avais absolument pas remarqués il y a quelques années. 

Nous sommes tous et toutes marqué.es par ces diktats culturels, une partie de notre société commence juste à ouvrir les yeux et à s’en rendre compte. Il reste tant de choses à déconstruire… et à reconstruire surtout. La parole des femmes se libère mais les études récentes montrent que les comportements ne changent que très lentement. (2)

Fanny-roque-portrait

Que penses- tu des groupes de femmes qui naissent spontanément un peu partout en ce moment ?

C’est important qu’il y en ait, tout comme l’existence de groupes réservés aux personnes racisées. Ce sont des moments où on peut libérer la parole, proposer des modes de communication efficaces et développer la sororité.

 

Que penses-tu de cette différence entre l’homme et la femme ?

Le défi de notre génération, c’est peut-être de sortir de cette notion de genre binaire finalement assez réductrice. Comme l’indiquent de nombreuses études (3), la notion de genre s’enrichit, on peut se définir comme personne et non plus dans un cadre rigide A ou B, Yin ou Yang, mais un subtil mélange unique de ces 2 polarités

J’observe dans mon environnement, mais aussi plus globalement, qu’un changement est en cours : les femmes deviennent plus fortes sous différents aspects et elles le deviennent d’une façon différente de ce que l’homme ferait, peut-être ?

En yoga, on dit que, depuis quelques années, on entre dans l’ère du Verseau, une période où les notions qu’on attribue au monde féminin seront valorisées. La révolution industrielle puis la mondialisation nous ont amenés à rechercher la productivité, l’accumulation des richesses, ce qui se voit. Ce sont des caractéristiques à polarité Yang.

Avec les buildings, on s’est élevé vers le ciel et l’informatique, en produisant des clouds de plus en plus imposants, en recherche des performances toujours plus rapides. La recherche des logiciels et de matériel technologique plus puissants a poursuivi ce mouvement.

La tendance commence à s’inverser, on est dans le vieux Yang (ou un jeune Yin peut être déjà !). On sait maintenant que la décroissance peut nous permettre d’éviter d’amplifier le réchauffement climatique, le confinement nous a permis de prendre conscience de cela : la recherche du contact avec la nature, d’être en harmonie dans notre foyer. Avec la guerre en Ukraine, on assiste aussi à cette recherche d’autonomie, afin de ne pas être en dépendance économique et industrielle des autres, à un recentrage sur soi qui nous invite à trouver un épanouissement en nous, avec les personnes proches de nous émotionnellement et géographiquement, à enfoncer nos racines dans la Terre.

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Selon toi, comment la main des femmes a contribué à la main des hommes dans le Shiatsu ? Quelle a été la contribution des femmes au shiatsu ?

Je pratique le Zen Shiatsu, un style de shiatsu développé par Shizuto Masunaga. C’est grâce à sa mère que Shizuto Masunaga est entré dans ce monde : elle-même pratiquait le shiatsu dans sa famille et recevait les grands maîtres shiatsushis chez elle lorsqu’ils venaient transmettre leurs enseignements. C’est une femme, Pauline Sasaki, qui a traduit ses livres (4) du japonais vers l’anglais et a poursuivi ses travaux.

Plus récemment, Carola Beresford Cooke, par son livre si complet et pédagogique « Zen shiatsu, théorie et pratique » (5) a marqué des centaines de stagiaires (et de formatrices !), Suzanne Yates a permis au shiatsu maternité d’avoir toute sa place à un moment où on martelait qu’il était interdit de pratiquer un shiatsu sur une femme enceinte. Grâce à elle, dans toute l’Europe de nombreuses sage-femmes et praticiens shiatsu sont maintenant formés à ces techniques (6).

J’ai lu avec enthousiasme l’ouvrage de Tamsin Grainger (7) qui m’est très utile pour ma prise en charge des personnes ayant un cancer et qui lance avec Carola Beresford Cooke une maison d’édition sur des travaux dédiés au shiatsu.

Les anglo-saxonnes semblent pouvoir rayonner autant que leurs collègues masculins dans le monde du shiatsu, c’est encourageant !

Quelle serait ta définition du Yin ?

La puissance de l’attraction, la force de la densité.

D’après toi, comment les cycles règlent notre vie ? 

Avant la fin du 18ème siècle en Europe, la vulve et le sang des règles (le fameux Sang du Ciel en MTC) avaient pour vertu de repousser les démons. On trouve encore sur certains frontons d’églises des statues de femmes qui relèvent leur jupe pour montrer leur sexe dont s’écoule le précieux liquide. Le roman graphique de Liv Stromquist est une mine d’information sur le sujet (8).

Nous sommes dans une période où parler cup et stérilet entre amis ou au travail est encore tabou, où le diagnostic de l’endométriose dure en moyenne 7 ans, et où plus de 8 femmes sur 10 ont été agressées sexuellement (9). Il peut donc être difficile de se sentir à l’aise avec ses changements physiques

La classique, mais efficace, métaphore de la lune fonctionne bien pour parler des cycles. Comme la lune, nous avons plusieurs facettes, plusieurs aptitudes ou « pouvoirs » qui changent en fonction de notre cycle : un dynamisme et une ouverture au monde pendant la phase folliculaire (avant l’ovulation), un recentrage lors de la phase lutéale (après l’ovulation). Comme pour l’alternance des saisons, nous pouvons apprécier chaque moment, que ce soit chaque temps de notre cycle ou chaque étape de notre vie.

Quels sont des conseils pour les femmes de demain ? 

Une étude récente rapporte que les femmes attribuent leurs échecs à leur manque de talent tandis que les hommes les expliquent par des facteurs extérieurs à eux. (10)

Une seconde étude montre que la plupart des hommes répondent à une offre d’emploi s’ils ont 50% minimum des compétences demandées alors que les femmes ne répondent que si elles en ont 85% minimum.

Il semble que chaque genre ait à s’enrichir de l’autre !

S’affranchir du fameux syndrome de l’imposteur semble être un travail nécessaire pour la plupart d’entre nous, et pour la nouvelle génération de femmes. Mais faire voler en éclat le plafond de verre pour que l’égalité entre les genres soit appliquée d’ici quelques générations, ne pourra se faire qu’avec l’aide des hommes.

Nous avons besoin du Yin et du Yang pour tendre à un équilibre épanouissant.


Barbara Aubry/ Fanny Roque Avril 2022

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A propos de l’Art du Toucher :

L’Art du Toucher est un centre de formation en Sensitive Shiatsu agréé FFMBE et FFST, co-dirigé par Barbara Aubry et Julia Metzmacher. Leur approche du Shiatsu est basée sur les styles Ohashi-Masunaga et la Médecine Traditionnelle Chinoise (MTC), enrichis par une vision dite « féminine » basée sur l’intuition, l’écoute et les sens.
Les formations proposées incluent de nombreuses interventions avec des praticien.n.e.s reconnu.e.s nationalement et internationalement.
Dans ce cadre, Barbara interroge ses partenaires sur leur vision du Shiatsu.

Liens utiles :
Site de la FFST
Site de Fanny Roque
Site de l’Art du Toucher


Notes :

  1. SPM : Syndrome PréMenstruel, SOPK : Syndrome des Ovaires Polykystiques TDPM : Trouble Dysphorique PréMenstruel
  2. Victoire Tuaillon, Les couilles sur la table, Binge audio éditions, 2019
  3. Juliet Drouar, Sortir de l’hétérosexualité, Binge Audio Editions, 2021
  4. Shizuto Masunaga, Zen Shiatsu, traduction anglaise de Pauline Sasaki, Tredaniel 2014
  5. Carola Beresford Cooke,Shiatsu Théorie et Pratique, Maloine 2012
  6. Suzanne Yates, Shiatsu et grossesse, testez editions, 2009
  7. Tamsin Grainger, Working with death and loss in shiatsu practice, Singing Dragon, 2020
  8. Liv Stromquist, L’origine du monde, éditions rackham, 2016
  9. Source : site France Info, 20 avril 2022
  10. Clotilde Napp and Thomas Breda,The stereotype that girls lack talent: a worldwide investigation– – Science Advances, 9 mars 2022, vol 8 issue 10

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